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samedi 29 décembre 2012

Libre Penseur

Libre Penseur:

On ne peut savoir ce qu’un homme doit perdre pour avoir le courage de braver toutes les conventions, on ne peut savoir ce que Diogène a perdu pour devenir l’homme qui s’est tout permis, qui a traduit en acte ses pensées les plus intimes avec une insolence surnaturelle comme le ferait un dieu de la connaissance, à la fois libidineux et pur. 

Personne ne fut plus franc; cas limite de sincérité et de lucidité en même temps qu’exemple de ce que nous pourrions être si l’éducation et l’hypocrisie ne refrénaient nos désirs et nos gestes. 


« Un jour, un homme le fit entrer dans une maison richement meublée, et lui dit : « Surtout, ne crache pas par terre. » Diogène qui avait envie de cracher lui lança son crachat au visage, en lui criant que c’était le seul endroit sale qu’il eût trouvé et où il pût le faire. » (Diogène Laërce.) 


Qui, après avoir été reçu par un riche, n’a regretté de ne pas disposer d’océans de salive pour les déverser sur tous les possédants de la terre

Et qui n’a ravalé son petit crachat de peur de le lancer au visage d’un voleur respecté et ventru


Nous sommes tous ridiculement prudents et timides : le cynisme ne s’apprend pas à l’école. La fierté non plus. 


« Ménippe, dans son livre intitulé La Vertu de Diogène, raconte qu’il fut fait prisonnier et vendu, et qu’on lui demanda ce qu’il savait faire. Il répondit : « Commander », et cria au héraut : « Demande donc qui veut acheter un maître. » »
L’homme qui affronta Alexandre et Platon, qui se masturbait sur la place publique « Plût au ciel qu’il suffit aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim! », l’homme du célèbre tonneau et de la fameuse lanterne, et qui dans sa jeunesse fut faux-monnayeur (est-il plus belle dignité pour un cynique?), quelle expérience dut-il avoir de ses prochains

— Certainement la nôtre à tous, avec pourtant cette différence que l’homme fut l’unique matière de sa réflexion et de son mépris. Sans subir les falsifications d’aucune morale et d’aucune métaphysique, il s’exerça à le dévêtir pour nous le montrer plus dépouillé et plus abominable que ne l’ont fait les comédies et les apocalypses. 


« Socrate devenu fou », ainsi l’appelait Platon. — « Socrate devenu sincère », c’est ainsi qu’il eût dû le nommer, Socrate renonçant au Bien, aux formules et à la Cité, devenu enfin uniquement psychologue. Mais Socrate — même sublime — reste conventionnel; il reste maître, modèle édifiant. 

Seul Diogène ne propose rien; le fond de son attitude — et du cynisme dans son essence — est déterminé par une horreur testiculaire du ridicule d’être homme. 

Le penseur qui réfléchit sans illusion sur la réalité humaine, s’il veut rester à l’intérieur du monde, et qu’il élimine le mystique comme échappatoire, aboutit à une vision dans laquelle se mélangent la sagesse, l’amertume et la farce

et, s’il choisit la place publique comme espace de sa solitude, il déploie sa verve à railler ses « semblables » ou à promener son dégoût, dégoût qu’aujourd’hui, avec le christianisme et la police, nous ne saurions plus nous permettre. 

Deux mille ans de sermons et de codes ont édulcoré notre fiel; d’ailleurs, dans un monde pressé, qui s’arrêterait pour répondre à nos insolences ou pour se délecter à nos aboiements

Que le plus grand connaisseur des humains ait été surnommé chien, cela prouve qu’en aucun temps l’homme n’a eu le courage d’accepter sa véritable image et qu’il a toujours réprouvé les vérités sans ménagement.

Diogène a supprimé en lui la pose. Quel monstre aux yeux des autres! Pour avoir une place honorable dans la philosophie, il faut être comédien, respecter le jeu des idées, et s’exciter sur de faux problèmes. En aucun cas, l’homme tel qu’il est, ne doit être votre affaire. 

Toujours d’après Diogène Laërce : « Aux Jeux olympiques, le héraut ayant proclamé : « Dioxippe a vaincu les hommes », Diogène répondit : « Il n’a vaincu que des esclaves, les hommes c’est mon affaire. » » 


Et, en effet, il les a vaincus comme nul autre, avec des armes plus redoutables que celles des conquérants, lui qui ne possédait qu’une besace, lui, le moins propriétaire de tous les mendiants, vrai saint du ricanement. 


Il nous faut priser le hasard qui le fit naître avant l’avènement de la Croix. Qui sait si, entée sur son détachement, une tentation malsaine d’aventure extra humaine ne l’eût induit à devenir un ascète quelconque, canonisé plus tard, et perdu dans la masse des bienheureux et du calendrier

C’est alors qu’il serait devenu fou, lui, l’être le plus profondément normal, puisqu’éloigné de tout enseignement et de toute doctrine. 

La figure hideuse de l’homme, il fut le seul à nous la révéler. Les mérites du cynisme furent ternis et foulés par une religion ennemie de l’évidence. 

Mais le moment est venu d’opposer aux vérités du Fils de Dieu celles de ce « chien céleste », ainsi que l’appela un poète de son temps. 


Extrait de « Syllogismes de l’amertume »



Émil Cioran



Billet proposé par Aron O’Raney

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